6.
Magye interdite

 

Il y a ici une villageoise du nom de Nuala. Sans la permission du père supérieur, j’ai demandé à la rencontrer, car elle était l’une des seules Wodebayne à ne pas éviter mon regard.

Je lui ai demandé sans détour à quel genre de diableries se livraient les femmes d’ici. Elle m’a répondu qu’il ne s’agissait pas de diableries, car le diable n’existe pas. J’ai crié à l’hérésie, lui ai demandé si elle ne redoutait pas de brûler dans les flammes éternelles de l’enfer, si elle n’espérait donc jamais rejoindre Notre Seigneur qui est aux cieux. Elle s’est ri de moi, mon frère, en prétendant que le paradis n’existait pas non plus. Alors que, frappé d’horreur, je la regardais bouche bée, elle s’est penchée si près que j’ai senti l’odeur de la bruyère et de la fumée collée à ses cheveux et elle m’a dit : « Pour un baiser, je remplirai les pis de ta vache. »

J’ai pris la fuite. À l’évidence, Colin, cette Nuala Riordan est un suppôt de Satan.

 

Frère Sinestus Tor, à Colin, mai 1768

 

 

* * *

 

 

Lorsque je suis partie de chez Suzanna Mearis, elle était toujours inconsciente. Alyce venait de se résoudre à appeler une ambulance. Il ne nous restait plus qu’à prier pour que les médecins de l’hôpital posent un diagnostic rassurant.

J’ai passé le reste de la nuit allongée dans mon lit, plus éveillée que jamais, terrifiée par le moindre bruit. Le mardi s’est révélé une autre journée inutile : enchaînement de cours, pause de midi, nouvel enchaînement de cours – sans que j’en retienne quoi que ce soit. Je m’inquiétais trop, à cause de l’état de Suzanna, de l’éventuel retour des taibhs et de l’importance de ma mission. Onze jours, me répétais-je mentalement. Il me restait onze jours avant que Starlocket soit attaqué par une force plus dévastatrice encore que celle qui avait frappé la veille.

Lorsque la sonnerie annonçant la fin des cours a enfin retenti, je suis sortie du lycée en suivant les autres, l’esprit ailleurs.

— Hé, sœurette !

J’ai tourné brusquement la tête en reconnaissant cette voix.

— Killian !

Je n’arrivais pas à croire qu’il soit revenu. Tandis que je me dirigeais vers le banc de pierre, j’ai repris espoir : aujourd’hui, j’allais lui soutirer des informations utiles. Le temps pressait.

Une heure plus tard, j’étais assise à une grande table d’une chaîne de restaurants, plus détendue que je ne l’avais été depuis des jours. Nous étions nombreux, car Killian avait réussi à charmer tous les autres membres de Kithic du lycée, y compris Alisa Soto – qui ne nous avait pourtant jamais rejoints sur les marches menant au sous-sol. Installés autour de quatre tables accolées, nous mangions des pommes de terre au four, des frites de mozzarella, des beignets de crevette – tout ce que le menu proposait comme amuse-gueules.

Killian était le centre de l’attention. Il racontait une anecdote à propos d’un rituel qui avait dégénéré :

— Et là, par la Déesse, je me suis retrouvé au milieu du champ, face à ce taureau enragé, avec sur le dos ma robe de sorcier et rien d’autre…

Bree riait aux éclats, penchée vers Robbie. Alors qu’elle avait pris Killian en grippe à New York, elle semblait l’avoir accepté depuis qu’elle savait qu’il était mon demi-frère.

C’était plus compliqué avec Raven. Si Sky voyait de quelle manière elle était collée à Killian, il y aurait du grabuge. Enfin, avec un peu de chance, elle n’en saurait rien.

— Tu peux me passer le sel ? a demandé Matt, qui souriait gaiement pour la première fois depuis des mois.

— Avec plaisir, a répondu Killian.

Il a fixé la salière, qui a commencé à glisser doucement sur la table et s’est arrêtée devant Matt. Une fois la surprise passée, j’ai rigolé comme les autres devant cette démonstration de magye. Quel frimeur ! Tout le monde complimentait Killian sur son talent, et ce dernier savourait les louanges comme un tournesol les rayons du soleil à midi.

— Arrête, t’en fais trop, a gloussé Jenna, que ses joues rosies rendaient plus belle encore.

— Et toi, sœurette, qu’est-ce que tu en penses ? Tu trouves que j’en fais trop ?

Malgré son sourire franc, j’ai eu l’impression qu’il me lançait une sorte de défi. Était-ce un test ?

— Non, ai-je répliqué. Ce n’est encore rien à côté de ça !

Me rappelant ma prouesse du samedi, je me suis concentrée à mon tour sur la salière. Élève-toi, fais-toi légère, ai-je songé, et le petit récipient s’est élevé doucement au-dessus de la table. Tout le monde s’est tu. J’ai reposé la salière en vitesse. J’ai rougi d’embarras. Ils me dévisageaient tous. Le regard d’Alisa était plus insistant que les autres, comme si je la terrorisais. Je n’aurais pas dû faire ça, me suis-je rabrouée. Oui, ça, c’était vraiment trop, surtout dans un endroit public. Pourquoi avais-je éprouvé le besoin d’impressionner Killian ?

— Je ne savais pas que tu avais été initiée, a déclaré mon demi-frère.

— Je ne le suis pas. C’est juste…

J’ai haussé les épaules en laissant ma phrase en suspens. Robbie me toisait. Après notre dispute à New York, j’étais incapable de soutenir son regard.

— Tu arrives à faire bouger des objets ? s’est étonnée Bree. Tu peux les faire léviter ?

— Euh… c’est très récent, ai-je bredouillé.

Je me sentais coupable, à présent. Hunter m’aurait tuée s’il m’avait vue à l’œuvre. D’ailleurs, je devais lui faire savoir où j’étais et avec qui. Après ce qui était arrivé la nuit précédente, j’avais plus que jamais conscience du danger.

— Pourquoi as-tu appelé Morgan « sœurette » ? s’est enquis Matt.

Mon estomac s’est noué. Je n’étais pas du tout certaine que ce soit le bon moment pour annoncer à Kithic que nous étions de la même famille.

Avec son sourire charmeur habituel, Killian a passé le bras sur le dossier de ma chaise.

— Oh ! tu sais… Morgan et moi, on est des âmes sœurs.

J’ai sursauté et, quand je me suis tournée vers lui, il m’a fait un clin d’œil.

— Toi et Morgan ? a répété Robbie en m’interrogeant du regard.

J’ai haussé les épaules avant de m’adresser à Bree :

— Je peux t’emprunter ton téléphone ? J’ai oublié d’appeler Eileen.

Elle m’a tendu son petit portable rouge et je me suis levée pour m’éloigner de quelques mètres.

J’ai tapé le numéro de Hunter de mémoire. Il était déjà en ligne. Pourquoi tu n’as pas de signal d’appel ? ai-je bougonné mentalement. Il me faudrait réessayer plus tard.

— Hé, vous savez quoi ? a lancé Killian lorsque je suis revenue à la table. J’ai découvert un pub, à Nortonville. On pourrait migrer là-bas, non ?

Nortonville était à peine plus grand que Widow’s Vale, à une vingtaine de minutes de voiture.

— Ouais ! s’est aussitôt enthousiasmée Raven.

— Je suis partante, a ajouté Bree en jetant un coup d’œil à sa montre.

Il n’était pas encore vingt heures. D’un regard, elle a interrogé Robbie, qui a hoché la tête.

Au bout du compte, tout le monde a voté pour – sauf Alisa, qui a préféré qu’on la dépose chez elle en prétextant qu’elle devait réviser pour un contrôle de géométrie –, et nous nous sommes entassés dans nos trois voitures. J’ai pris la tête, Matt me suivait dans son pick-up, et Breezy, la BM de Bree, fermait la marche. Jenna, Ethan et Sharon riaient à gorge déployée sur la banquette arrière de Das Boot pendant que, à côté de moi, Killian fredonnait une chanson. Il battait la mesure en tapant sur son genou d’une main.

Je me voyais déjà au pub, à essayer d’échafauder un plan pour me rapprocher de Killian. S’il se mettait à boire, il laisserait peut-être échapper quelque chose. Dans ce cas, j’aurais sans doute moins de mal à lui parler de Ciaran et à lui demander de le faire venir à Widow’s Vale. C’était la nuit ou jamais pour qu’il se confie à moi. Même si Eoife avait tenté de me rassurer la veille, je ne pouvais oublier que Suzanna Mearis se trouvait dans le coma. Et le pire était à venir.

— Tourne là, m’a indiqué Killian.

Lorsque mon demi-frère avait parlé d’un « pub », j’avais imaginé un établissement à l’anglaise – boiseries et banquettes en velours. Alors qu’il s’agissait d’un simple bar crasseux, Le Twilite.

— Et maintenant, Killian, on fait comment pour entrer ? a voulu savoir Jenna lorsque nous nous sommes retrouvés sur le parking, dans l’air glacial de la nuit. Nous sommes tous trop jeunes.

— Ce n’est pas un problème. Laissez-moi faire.

Nous l’avons suivi jusqu’à la porte, sauf Sharon et Ethan qui échangeaient des messes basses. Sharon a poussé un soupir et ils ont fini par nous rejoindre. La porte d’entrée défraîchie s’est ouverte et un videur particulièrement large d’épaules s’est penché vers nous.

— C’est pour quoi ?

On va se faire refouler en beauté, ai-je songé. Pourtant, Killian a soutenu le regard du type en lui répliquant :

— Nous sommes neuf.

Les sourcils froncés, le videur nous a passés en revue, puis il a reporté son attention sur Killian, l’air perplexe.

— Neuf, d’accord, a-t-il finalement répondu, les yeux perdus dans le vague.

Son sourire habituel aux lèvres, Killian a tapoté l’homme dans le dos avant d’entrer dans le bar. Nous autres, nous l’avons suivi comme des canetons obéissants. L’endroit était sombre et empestait la bière, la sciure de bois et la friture.

 

* * *

 

— Un autre bloody mary pour moi et mon amie ! a braillé Killian.

La serveuse a hoché la tête en souriant. Il était vingt-deux heures trente et le Twilite s’était bien rempli.

— Cet endroit n’est pas si mal, m’a hurlé Bree dans l’oreille.

— Oui, même si, de l’extérieur, on dirait un horrible bouge.

De la musique s’échappait du vieux juke-box dans lequel Killian glissait pièce sur pièce. Nous avions eu le temps de nous habituer au bruit, à l’obscurité et aux clignotements de la télé suspendue dans un coin. Il y avait deux tables de billard dans une alcôve au fond de la salle, où une bande d’habitués jouait en braillant de plus en plus fort.

Quel contraste avec le club new-yorkais où nous avions rencontré Killian ! Cet endroit, qui n’était évidemment pas un repaire de sorciers de sang, était plus petit, bien moins cool et bien moins bondé. Autre différence notable, Hunter n’était pas là… Par la Déesse, Morgan, n’y pense pas, me suis-je dit en me secouant. La jovialité contagieuse de mon demi-frère a vaincu ma déprime naissante et, une fois encore, nous avons ri aux larmes. Le fait que nous avions tous bu n’y était sans doute pas étranger.

— Tu tiens le coup ? s’est inquiétée Bree. Je sais que ça doit être dur pour toi, de sortir sans Hunter.

J’ai hoché la tête. J’étais touchée par son attention, mais ce n’était ni l’heure ni l’endroit pour en discuter.

Robbie est arrivé derrière elle et lui a déposé un baiser sur la joue. Elle a gloussé et je me suis sentie plus seule que jamais.

— Tu veux goûter ? lui a-t-elle proposé en lui tendant sa vodka orange.

— Non merci, a-t-il répondu avec un demi-sourire. Il faut bien que certains d’entre nous soient en état de conduire.

Au bout de sa troisième bière, Jenna gloussait en s’affaissant contre Sharon qui, elle, n’avait rien commandé. Au contraire de nous, elle n’avait pas l’air de s’amuser. Ethan ne buvait rien non plus et, vu son agitation, je me suis demandé s’ils s’étaient disputés. Pour accompagner mes amis, j’avais opté pour un whisky sour, le cocktail préféré de ma mère. Comme ce n’était pas trop mauvais, j’en avais demandé un autre. Killian et Raven avaient bu tant de bloody mary que j’en avais perdu le compte. C’était le moment ou jamais de parler à mon demi-frère. Je me suis rapprochée de lui en souriant.

— Killian, je voulais te demander…

— J’adore cette chanson ! s’est-il écrié lorsque le juke-box a enchaîné sur un nouveau morceau. Venez !

Il s’est extirpé des banquettes en attrapant Bree par le bras, qui a pris Robbie par la main, qui m’a entraînée derrière lui, et nous nous sommes presque tous retrouvés à danser sur la petite piste couverte de sciure. J’avais raté le coche.

Je n’ai jamais été du genre à m’amuser dans les fêtes, et je déteste danser en public… L’avantage de boire des whisky sour, c’est que ça décomplexe. Sharon et Ethan, qui étaient restés assis, semblaient se disputer pour de bon. Lorsque Ethan a pris une bière sur le plateau de la serveuse, l’expression de Sharon s’est figée. Elle a ramassé son sac et a demandé à Matt de la raccompagner. Il a accepté en jetant un coup d’œil à Ethan.

— Tu veux que je t’accompagne ? a proposé Jenna.

S’ils étaient trop loin pour que je les entende parler, leur échange résonnait tout de même dans mon esprit. Sharon a haussé les épaules et Jenna a enfilé son manteau pour la suivre. Quant à Ethan, il a descendu sa bière en dévisageant Sharon avec colère. Il n’a pas essayé de la retenir et, dès qu’il a fini son verre, il en a demandé un autre.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? ai-je demandé à Robbie.

Lui et moi, nous nous étions un peu écartés des danseurs pour nous adosser à un mur poisseux. Comme j’avais chaud et que j’étais essoufflée, j’ai avalé mon troisième cocktail avec délice.

— Ethan avait arrêté de boire, m’a expliqué Robbie, la mine sombre. Il n’aurait pas dû venir.

— Oh, flûte !

Robbie a haussé les épaules. La tête commençait à me tourner. À table, Ethan avait bu sa deuxième bière cul sec. D’un signe de la main, il en a commandé une autre, mais la serveuse a tapoté sa montre.

— Tant mieux, ai-je soupiré en posant mon verre vide sur le juke-box. Ça va fermer. On va pouvoir rentrer chez nous.

J’ai gloussé en prenant conscience de ma démarche chancelante. Il nous a fallu une éternité pour récupérer nos manteaux, écharpes, bonnets et gants, et passer régler au comptoir. L’addition m’a semblé faramineuse. Bree a payé avec sa carte de crédit et nous lui avons tous promis de la rembourser plus tard.

Dehors, l’air glacial m’a coupé le souffle.

— Oh, comme c’est beau ! ai-je gémi en désignant d’un geste la voûte nocturne.

Le ciel paraissait plus noir que d’habitude, les étoiles plus brillantes. Lever la tête m’a fait perdre l’équilibre, et je serais tombée à la renverse si je ne m’étais pas effondrée sur Killian.

Il m’a retenue en riant et je l’ai dévisagé en comprenant enfin que j’étais complètement soûle.

Robbie faisait monter à l’arrière de Breezy Bree et Ethan, qui étaient tous deux passablement éméchés. Raven est venue se coller à Killian pour l’embrasser. Il n’a pas résisté.

— Tu viens chez moi ? a-t-elle ronronné en tenant le visage de mon demi-frère entre ses mains.

J’ai levé les yeux au ciel, puis j’ai farfouillé dans ma sacoche à la recherche de mes clés. Ne l’écoute pas, ai-je pensé. Sky te tuerait. Et je dois te parler seule à seul.

— Raven, viens avec nous, a lancé Robbie, mon sauveur. Tu habites près de chez Ethan, je te déposerai. Morgan prend la sortie suivante.

— Allez, je veux que tu me suives chez moi, a susurré de plus belle Raven à Killian en se collant à lui. Tu en meurs d’envie, avoue-le.

Dans un éclat de rire, il s’est écarté d’elle.

— Pas ce soir, chérie. J’ai la migraine.

Raven ne savait visiblement pas si elle devait en rire ou se vexer. Pour finir, elle était si ivre qu’elle s’est laissée tomber sans un mot sur la banquette arrière de la voiture de Bree. Robbie a claqué la porte en soupirant. Il a démarré Breezy, puis s’est éloigné en nous saluant d’un signe de la main.

— Ils sont marrants, tes amis, a déclaré Killian, dont le souffle projetait des panaches blancs dans la nuit.

Il m’a fallu un instant pour comprendre ce qu’il venait de me dire.

— C’est vrai, ai-je répondu bêtement.

Hilare, il a dégagé une mèche de mes cheveux mouillés collés à mon cou.

— Hé, sœurette, ne me dis pas que t’es pompette !

— Pire que ça, ai-je articulé péniblement, comme si ma langue avait gonflé.

Soudain, deux de mes neurones se sont connectés.

— Bon sang ! On est tous les deux bourrés. Qui va conduire ? On va devoir appeler un taxi.

— Oh, ma puce, tu es trop bien élevée, a-t-il répliqué avec douceur. Ça ira. Tu connais bien la route, et ta voiture est un vrai tank. Pourquoi s’en faire ?

J’étais si soûle que j’ai failli le croire. Puis je me suis ressaisie.

— Non. On ne peut pas conduire dans cet état, ai-je bredouillé. Ça… ça… ce serait vraiment mal.

Ses yeux noirs ont scintillé dans la nuit.

Des liens familiaux nous unissent, ai-je songé comme dans un rêve. Le même sang coule dans nos veines. J’ai un frère.

Doucement, il a de nouveau tendu la main vers moi et l’a posée, doigts écartés, dans mes cheveux, sur le côté de ma tête. Sans se départir de son sourire, il a murmuré quelques mots gaéliques que je ne connaissais pas. J’ai fermé les yeux en éprouvant une sensation étrange. Il s’est tu et j’ai attendu qu’il ait retiré sa main avant d’ouvrir les yeux. Je me sentais parfaitement sobre.

J’ai regardé autour de moi. Mes sens avaient retrouvé leur acuité. J’étais capable de marcher, de parler, de réfléchir. Devant ma mine réjouie, il a éclaté de rire.

— Parfait, maintenant, je peux conduire, ai-je déclaré.

Dès que nous sommes montés dans Das Boot, mon cerveau s’est remis en marche : j’avais les idées claires, Killian, non. Et j’allais découvrir où il avait élu domicile. C’était l’occasion rêvée. J’apprendrais peut-être quelque chose d’utile, finalement.

Killian était appuyé contre sa portière, la tête contre la vitre. Les yeux clos, il chantonnait.

— Comment es-tu rentré chez toi, hier soir ? me suis-je enquise tout en m’engageant sur l’autoroute. Je t’ai couru après pour te proposer de te ramener, mais tu étais déjà parti. Comment as-tu fait ?

Dans l’obscurité, je devinais son sourire malicieux.

— J’avais mon balai portatif dans ma poche. Tu ne l’as pas vu ?

Très bien, ai-je pensé en comprenant que je ne devais pas insister. Essayons autre chose.

— Et maintenant, je te dépose où ? Tu vas dormir chez qui ?

— Oh, euh… a-t-il balbutié comme s’il ne s’était pas encore posé la question. Je ne connais pas le nom des routes, par ici. Je t’indiquerai quand il faudra tourner. Continue tout droit, pour le moment.

Bon.

— Vous ne vous ressemblez pas beaucoup, on dirait, toi et Ciaran, ai-je hasardé.

Il a cligné des yeux comme s’il avait sommeil et s’est tourné vers moi pour m’adresser un sourire adorable. Je comprenais pourquoi il était populaire où qu’il aille. Il était drôle, toujours partant pour faire la fête et pas méchant pour deux sous.

— Pas du tout, même, m’a-t-il corrigée.

— C’est parce qu’il n’était pas là souvent quand tu étais petit ?

Il a pris le temps de réfléchir avant de répondre :

— Peut-être. En partie. On en revient toujours à la question de l’inné et de l’acquis. Même s’il avait été là tout le temps pour signer mes bulletins de notes, je serais sans doute quand même différent de lui.

— Pourquoi ?

Note pour plus tard : Ne deviens jamais avocate, Morgan, tu n’es vraiment pas douée pour mener un interrogatoire.

— Je ne sais pas. Prends la prochaine à gauche, m’a-t-il indiqué en se redressant dans son fauteuil.

Bon, ce n’était pas un adepte de l’introspection. Compris. Nouvelle tactique.

— Ils sont comment, ton frère et ta sœur ?

— Différents de lui, eux aussi. Je ne vois pas trop quoi ajouter…

Killian a tourné la tête vers les bois sombres qui défilaient. C’était une nuit sans lune. Depuis notre sortie du bar, le ciel avait disparu derrière une épaisse couverture nuageuse que la cime des arbres semblait frôler.

— Disons que… notre père est très ambitieux, tu vois ? Il a épousé notre mère pour pouvoir diriger le coven de ma grand-mère maternelle. Il est prêt à tout pour conquérir le pouvoir. Pour lui, c’est plus important que la famille ou…

Il a laissé sa phrase en suspens. Avait-il l’impression d’en avoir trop révélé ? Il paraissait toujours aussi éméché : lorsqu’il parlait, son élocution était troublée et chaque phrase paraissait lui demander un effort de concentration.

— Ta mère aussi est ambitieuse ?

— Loin de là. Voilà pourquoi c’est mon père qui a hérité du coven, et non elle. Alors qu’elle a tout pour être puissante – la magye coule dans ses veines –, elle gaspille son énergie à se plaindre sans arrêt. C’est une femme entretenue, une princesse jamais satisfaite. Je pense qu’elle aimait vraiment mon père, mais lui, ce qu’il aimait chez elle, c’était sa dot. En plus, elle attendait mon frère aîné lorsqu’ils se sont mariés.

Sa description de la vie de Ciaran était à mille lieues de ce que je m’étais imaginé en lisant les confidences romantiques et torturées que Maeve avait livrées à son Livre des Ombres.

— D’ailleurs… s’il était amoureux de ta mère, ça explique pourquoi il ne nous supportait pas, tous autant que nous étions.

Son ton laissait deviner sa peine et son étonnement, émotions qui n’auraient sans doute pas transparu sans l’aide de tous ces bloody mary.

— Je suis désolée, Killian, ai-je murmuré avec sincérité.

Quelque part, il était lui aussi une des victimes de Ciaran. Est-ce que tous les proches de mon père biologique étaient condamnés à souffrir ? Avais-je le même effet sur ceux qui m’étaient chers ?

— Oh ! ce n’est rien, a-t-il soupiré en souriant de plus belle. Cela ne m’empêche pas de dormir. Et je ne veux pas que tu aies l’impression d’avoir hérité de parents parfaits, en comparaison. C’est juste que notre famille est différente.

Il a émis une espèce de gloussement désabusé avant d’appuyer de nouveau sa tête contre la vitre.

— Peut-être, mais elle reste ta famille, ai-je insisté. Vous êtes liés les uns aux autres. Tu fais partie d’eux et ils font partie de toi. Et ça, ça compte.

Ma gorge s’était nouée malgré moi. Je suis restée immobile lorsque j’ai senti le regard de mon demi-frère se poser sur moi.

— Arrête-toi là un instant.

— Là ? ai-je répété en scrutant la route déserte.

Nous étions au beau milieu des bois. Aucune maison à l’horizon. Pourquoi voulait-il que je m’arrête ?

— Oui, juste là.

J’ai coupé le moteur, et Killian s’est penché vers moi pour m’embrasser de nouveau sur la joue. C’était un baiser très doux, parfumé à la tomate.

— Maintenant, toi aussi tu fais partie de nous, petite sœur.

Ne voulant pas éclater en sanglots, je suis descendue de voiture pour humer l’air de la nuit. Killian m’a imitée et s’est tenu gauchement à la portière pour ne pas tomber. Il s’est moqué de lui-même, ce qui m’a fait sourire.

— Regarde, sœurette, a-t-il dit en montrant le ciel, une expression malicieuse sur le visage. Répète après moi : Grenlach altair dan, buren nitha sentac.

Sans le quitter des yeux, j’ai répété ses paroles en imitant tant bien que mal sa prononciation. L’incantation était bien plus jolie dans sa bouche, avec son accent mélodieux. À force de répéter après lui, un mince ruban de magye s’est éveillé en moi. Que faisions-nous ?

Comme il observait le ciel, j’ai levé la tête, sans savoir ce que nous guettions. Puis Killian a agité la main droite dans un geste étrangement gracieux et j’ai vu les lourds nuages au-dessus de nous s’écarter à contrecœur pour révéler un ciel piqueté d’étoiles. Ma bouche s’est asséchée lorsque j’ai compris ce qu’il avait fait.

— À ton tour.

Il m’a tapoté la main et, sans trop y croire, j’ai tracé lentement un cercle dans l’air. Les nuages ont répondu à mon commandement et, d’un geste plus ample, je les ai écartés à mon tour. Le ciel était à présent très dégagé au-dessus de nos têtes. La magye tempestaire était proscrite – elle était assimilée à un viol des lois de la nature et pouvait avoir des conséquences dévastatrices. Je venais donc de pratiquer une magye interdite. Et j’avais adoré ça.

Le cœur battant, j’ai levé la tête vers Killian, des étincelles dans le regard. Mon expression extatique l’a fait rire.

— Ne dis jamais que je ne t’ai rien donné, Morgan. Je t’ai offert les étoiles. Bonne nuit, petite sœur.

Il s’est éloigné sur la route sombre d’une démarche un peu chaloupée.

— Bonne nuit ? Où vas-tu ? ai-je hurlé. Nous sommes au milieu de nulle part !

Il m’a jeté un regard faussement sérieux par-dessus son épaule.

— Nulle part n’existe pas, nous sommes toujours quelque part. Je veux marcher à partir d’ici.

— Mais… ai-je balbutié tandis qu’il repartait, prise de panique. Killian ! Attends !

Il s’est de nouveau tourné. J’ai inspiré profondément avant d’annoncer :

— Je veux revoir Ciaran. Tu pourrais lui demander de venir ici ?

Voilà. Il savait. Je l’avais dit.

Killian est resté un instant silencieux, et son rire léger m’est parvenu au moment où un croissant de lune argenté pointait dans le morceau de ciel dégagé par nos soins.

— J’y penserai ! m’a-t-il lancé.

Puis il a disparu dans le néant, et je me suis retrouvée seule dans la nuit glaciale en me demandant si j’avais vraiment rempli ma mission ou si Killian se contentait de jouer avec moi comme il jouait avec les nuages.

L'appel
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